L’homme obéit-il aux lois du vivant ?

C’est dans notre ADN ! L’expression fait florès. Est-ce à dire que nous avons désormais plus nettement conscience d’obéir aux lois du vivant ? L’anthropologie pour l’être humain, l’éthologie pour les animaux, la botanique pour les plantes, la biologie de manière plus générale, ont mis à jour des normes habituelles de fonctionnement du vivant. Il s’agit tout à la fois de caractéristiques communes à tous les règnes, de principes comportementaux comme les a mis en avant Darwin, de codes génétiques.

Mais jusqu’à quel point l’homme doit-il s’y assujettir ?

S’il faut reconnaitre les lois de notre métabolisme et de notre hérédité, il y a aussi lieu d’affirmer la spécificité de l’homme en tant qu’être de culture et de technicité. En dernière analyse l’absence de finalité apparente du vivant confrontée à la conscience devenue aigue de notre appartenance au vivant nous amène peut être à penser notre relation aux lois du vivant autrement qu’en tant qu’obéissance ou désobéissance.

UN METABOLISME QUI NAIT, GRANDIT, VIT, SE REPRODUIT, MEURT

L’homme, en tant qu’animal vertébré, mammifère, primate, hominidé, homo sapiens est sujet, à travers son corps, aux lois générales du vivant. Son métabolisme, obéit à la règle générale du vivant qui exige qu’il puise des ressources dans son environnement, qu’il respire, boive et s’alimente, qu’il suive des cycles de sommeil et d’éveil. Comme la plupart des êtres vivants il répond à un principe d’homéostasie, c’est à dire qu’il régule en permanence son métabolisme (une température aux alentours de 37 degrés, un taux de glucose dans le sang d’environ 0,9 mg/l et beaucoup d’autres paramètres d’équilibre). 

Comme tout être vivant l’homme nait, grandit, s’active et meurt comme conséquence de la dégradation progressive de son métabolisme. Il a une sexualité, il se reproduit. Comme la plupart des animaux et mieux encore que ceux-ci, il communique, il apprend, il transmet. Chacun des simples critères ci-dessus rappelle à quel point les lois du vivant définissent notre condition humaine et norment nos existences. L’homme est bien soumis à un déterminisme biologique. Avant même que la biologie ne prenne naissance Spinoza, dans L’Ethique pense l’homme comme partie de la nature, déterminé par les mêmes lois que les animaux ou les plantes. Pour lui, les impulsions, les désirs humains sont les expressions du conatus, cette force vitale qui pousse tout être à persévérer dans son existence.

 LES LOIS DE LA GENETIQUE

L’homme est sujet aux lois de la génétique, au poids de l’hérédité, comme tout organisme vivant. A la seconde moitié du XIX siècle, Emile Zola est contemporain de Gregor Mendel, le découvreur des lois de l’hérédité. Emile Zola écrit : les lois de l’hérédité sont implacables ». Toute sa grande œuvre, les Rougon Macquart, repose sur ce principe et a contribué à lui conférer l’étiquette d’écrivain naturaliste.

Depuis la découverte en 1953 par Crick et Watson de la structure en spirale de la molécule d’acide désoxyribonucléique qui compose les gènes, la perception du déterminisme biologique est devenue beaucoup plus nette encore.

L’HOMME, UN ETRE DE CULTURE PLUS QUE DE NATURE, FONDAMENTALEMENT LIBRE DE SES CHOIX

 Si nul ne peut nier cette part de déterminisme naturel, l’analyse doit pourtant être prudente, car elle ne peut négliger chez l’homme la capacité du choix. Il faut bien reconnaitre que dans chacune des catégories qui semblent les plus essentielles des lois du vivant l’homme, ou plutôt chaque individu peut choisir de s’en écarter;

Le vivant peut sembler guidé par la volonté de survie mais chacun peut choisir à un moment de se suicider. La vie repose sur, la reproduction mais chacun peut décider de ne pas avoir d’enfants. Le vivant repose souvent sur une sexualité qui unit masculin et féminin, mais chacun est de fait libre de choisir sa sexualité. Le vivant repose sur des combinaisons complexes de luttes ou de coopération entre individus et entre espèces, mais l’être humain peut choisir de s’orienter à tout moment plutôt vers l’un que vers l’autre.

LA VAINE PRETENTION D’ERIGER LES LOIS DU VIVANT EN NORMES SOCIALES   

On voit bien à cet égard à quel point les religions, par conservatisme, par priorité donnée au groupe sur l’individu, par tendance de leurs dogmes à sacraliser les lois du vivant en tant que manifestation d’une volonté divine, ont voulu les ériger comme normes sociales : tabou de l’homosexualité, anathème à l’encontre du suicide, sexualité uniquement procréatrice, interdiction de l’avortement, vertus de la famille.

En d’autres termes, alors que les normes de fonctionnement du vivant sont pour le moins variées parmi les espèces, les ordres et les classes, les supposées lois de la nature, transformées en manifestations d’une volonté divine ont été des justifications d’ordres dominants. C’est souvent en invoquant les lois de la nature que des idéologies dominantes ont cherché à justifier à l’infériorité de la femme, l’autorité paternelle, voire le racisme.

La sacralisation de lois du vivant qui deviendraient normes sociales et lois, est l’une des marques historiques de pouvoirs autoritaires cherchant leur justification dans la soumission des hommes à un ordre supposé naturel.

Ainsi nul n’est habilité à réclamer aujourd’hui que l’on obéisse à une norme sociale au nom des lois du vivant. Le vivant est foisonnant et multiforme. Si quelques grands principes généraux l’animent, des lois applicables à l’humain ne peuvent en être si simplement extrapolées.

L’INQUIETANT EXEMPLE DE HERBERT SPENCER

  La lutte pour la vie entre individus, entre espèces est certes une loi du vivant mais la coopération entre individus et espèces n’en est-elle pas une autre ? Spencer, célèbre penseur libéral de la fin du XIX, dans une approche darwiniste de la vie sociale, avait bien tenté de montrer qu’une sélection des individus devait se faire dans la société par le triomphe des meilleurs. Pour lui l’économie de marché calquait une loi du vivant en ce sens qu’elle imitait le struggle for life et que la compétition qu‘elle suscitait était la forme pertinente pour permettre l’amélioration de l’espèce humaine.  Aujourd’hui le contenu idéologique de cette thèse nous parait évident tandis que Spencer est tombé dans l’oubli. 

En d’autres termes la liberté individuelle et l’égalité ne sont peut-être pas les lois les plus claires du vivant mais elles sont la manifestation même de la capacité de nos sociétés à bâtir un ordre propre à l’humain.

HERBERT SPENCER 1820 1903

 LES PROGRES DE LA SCIENCE ET DE LA TECHNIQUE SOURCE D’ EMANCIPATION DE L’HOMME A L’EGARD DES LOIS DE LA NATURE

Petit à petit l’homme a été capable de transformer son alimentation, sa mobilité, sa communication, son habitat, son agriculture à travers une civilisation technicienne en plus éloignée des lois habituelles du vivant. Dans certains domaines il semble être même être en train de rompre avec des lois de la nature. Il a accédé à une sexualité sans conception puis a franchi l’étape suivante en étant capable d’une conception sans sexualité. Après sa mort son corps ne retourne plus nécessairement à la terre.

Il apparait, aujourd’hui que l’homme est tout à la fois un être de nature, un être de culture et un être de forte technicité. Il reste assujetti par son corps à de grandes lois du vivant mais ne leur obéit que très partiellement. L’homme s’est en partie émancipé, pour le meilleur et pour le pire, du vivant brut. Jean-Jacques Rousseau, dans le Discours sur l’origine de l’inégalité distinguait déjà l’homme naturel, soumis aux instincts, de l’homme civilisé, qui forge ses propres lois sociales. Depuis le milieu du XVIII siècle l’écart s’est encore évidemment accentué.

L’ABSENCE APPARENTE DE FINALITE DU VIVANT CONFIRME QUE L’HOMME N’A PAS A S‘ASSUJETTIR A UNE QUELCONQUE TRANSCENDANCE DES LOIS DU VIVANT

L’obéissance à des lois de la nature est ambiguë, pourrait sous-entendre l’existence d’une logique supérieure dont il faudrait respecter la transcendance.  Celle-ci aurait amené le vivant à fonctionner selon certaines normes nécessaires.

 François Jacob écrit dans La logique du vivant : Le vivant est donc ce qui dispose d’un programme. C’est une machine capable de se reproduire et de s’autoréguler. Une machine certes très différente des machines artificielles, mais que l’on peut comprendre comme une totalité ordonnée, issue d’un code. Ce qui définit le vivant, ce n’est plus un “souffle”, mais une logique. Une logique faite de régulation, d’interaction, de programmation qui permet aux êtres vivants de croître, de se réparer, de se reproduire. Une logique qui s’écrit aujourd’hui dans le langage des gènes. »

La question de cette nécessité, se trouve donc au cœur de la réflexion. Nécessaire pour quelle finalité ? Celle-ci serait-elle que le vivant dans son ensemble puisse se développer dans la diversité de ses formes, se perpétuant au-delà la survie et de la disparition de certaines espèces, voire de certains règnes. Y a-t-il une téléologie du vivant ?

Les anciennes thèses aristotéliciennes considéraient que chaque être vivant tend à évoluer pour atteindre une nature idéale de sa forme à la manière dont la graine devient arbre et la chenille papillon. Selon Aristote, « la nature ne fait rien au hasard.  Ainsi en irait il peut être du devenir vivant dans son ensemble. Leibnitz considérait que les lois de la nature tendaient vers un optimum d’organisation de la vie « le meilleur des mondes,

PAS DE TELEOLOGIE DU VIVANT ?

Spinoza a été l’un des premiers à rejeter l’idée de transcendance de la nature, pour lui « les hommes se trompent en croyant que la nature agit en vue d’une fin ». La nature a un ordre, une immanence, elle existe, sans plus. Cette idée résolument moderne d’un vivant sans finalité imprègne toute nos conceptions actuelles du vivant.

Bergson lui aussi s’opposait à une téléologie par trop finaliste. Dans L’Évolution créatrice il considère que« l’évolution biologique ne peut pas se comprendre comme une simple variation mécanique des espèces, ni comme l’effet d’un plan tout tracé. Elle est une création imprévisible, un effort pour inventer sans cesse des formes nouvelles, pour répondre à des obstacles, pour s’arracher à la rigidité de la matière »

LE DOUANIER ROUSSEAU . LE REVE 1910

IMMANENCE DU VIVANT PLUTOT QUE TRANSCENDANCE ?

Cette absence de finalité est présente avec les philosophes de l’absurde qui concluent que le monde n’a pas de sens. L’homme ne peut, face à l’immensité de l’Univers, l’infini du temps, le hasard de la vie, identifier le sens de son existence. Camus incite à se défaire de l’illusion selon laquelle la vie à un but. Il réaffirme en cela la liberté de l’homme dans un monde privé de sens et de transcendance

Cette idée est présente enfin chez un grand nombre de scientifiques. François Jacob lui-même considère que le vivant est « un programme génétique sans une intention ou finalité, structuré d’instructions, inscrites dans la molécule d’ADN, et capables de se transmettre, de se reproduire, de se réguler. En d’autres termes le vivant est un processus qui produit des directions diverses dont l’issue n’est pas certaine. Le vivant a du sens, en ce qu’il nous est intelligible, qu’il fonctionne en un ordre savant, doté d’une puissante cohérence interne.

il faut donc conclure que l’homme relève en partie des règles générale du vivant mais qu’il s’en est en partie émancipé par sa liberté de choix et en devenant un être de cuture plutôt que de nature. On doit conclure également que l’on ne saurait extrapoler des normes sociales de lois supposées de la nature. Il faut conclure enfin que l ‘apparente absence de finalité de du vivant ou en tous cas de finalité décryptable, nous délivre d’une autorité des lois du vivant

   UN L’EQUILIBRE A TROUVER ENTRE LES LOIS DU VIVANT ET LES LOIS HUMAINES

  Toutefois cette réponse ne saurait suffire. Le raisonnement nous a conduit à constater que la relation entre l’homme et les lois du vivant ne peut être bien appréhendée à travers le concept d’obéissance, mais amène aussi à conclure que les relations entre l’homme et le vivant doivent être nécessairement être repensées. Si l’homme n’a pas à obéir aux lois du vivant, il ne peut pas non plus les ignorer,

Nos sociétés actuelles commencent d’ailleurs à prendre garde à ne pas trop s’éloigner du vivant. Nous nous sentons menacés par un transhumanisme qui pourrait outrepasser les lois du vivant en créant un être mixte entre biologie et prothèses numériques. Nous nous inquiétons des dégradations de l’environnement   et de la menace qui en résulte sur l’avenir du vivant en général et de l’homme lui- même en particulier.  Nos sociétés sentent la nécessité de préserver la biodiversité.

Retour a nature, culte du corps, droit des animaux, crainte à l’égard des intelligences artificielles, les manifestations sont nombreuses de cette volonté de ne pas rompre avec le vivant. 

UN NOUVEAU RAPPORT DE L’HOMME AU VIVANT

Ainsi commence à ‘s’esquisser une nouvelle philosophie du rapport de l’homme au vivant. Ses penseurs les plus radicaux à l’instar d’Aldo Léopold, Michel Serres ou Hans Jonas ont contribué dans une certaine mesure à cette remise en cause. Nos cultures semblent ainsi s acheminer non pas vers l’obéissance aux lois du vivant mais vers le respect de celles-ci, la crainte de compromettre un ordre auquel l’homme appartient. Le principe général de responsabilité, la sauvegarde des écosystèmes, le maintien de la biodiversité sont les clefs de nos nouveaux rapports avec les lois du vivant.

Enfin, après deux siècles de civilisation industrielle et technicienne on voit réapparaitre une aspiration ancienne qui s’était estompée. Il s’agit pour chacun de trouver dans son rapport au vivant une source de bonheur et de paix de l’âme. Il semble que lentement réémerge le besoin de s’inscrire dans l’harmonie du monde, d’y participer, en bref de ressentir au contact de la nature, sa propre appartenance au vivant.