L’intelligence artificielle, une forme du vivant ?

L’intelligence artificielle est-elle une forme du vivant ?

La question de savoir si l’intelligence artificielle peut être considérée comme une forme du vivant parait bizarre. Elle est toutefois bien dans l’air du temps, à la croisée de la philosophie, de la biologie et des sciences du numérique.

L’IA nous surprend par sa similitude avec notre propre intelligence, voire son efficience supérieure. Dès  2005 Ray Kurzweil, chantre influent du transhumanisme, écrivait  dans The Singularity is Near : « La frontière entre biologique et non biologique disparaîtra. Les machines seront aussi vivantes que nous. » Alors faut il prendre au sérieux ce questionnement ?

L’INTUITION PREMIERE CONDUIT A RECUSER L’ ASSIMILATION DE L’ INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AU VIVANT

A première vue, la réponse est pourtant tentante. Une intelligence artificielle n’est qu’un assemblage de lignes de code et de composants électroniques.

Notre première appréhension du vivant assez simple, assez immédiate refuserait d’emblée toute identité vivante aux IA.  Le vivant est fait de tissus, de cellules. On voit mal, à ce titre, comment des réseaux électroniques pourraient être confondus avec le vivant.

Notre seconde appréhension du vivant, toujours dictée par le bon sens, évoque des êtres sensibles capables de se reproduire, devant s’alimenter, se reproduisant biologiquement, souvent par des formes de sexualité, en bref à mille lieux  des puces électroniques.

 Notre troisième appréhension du vivant, est plus subtile et moins claire. Elle s’appuie surtout sur la différence entre l’humain. Elle renvoie à l’absence chez l’intelligence artificielle d’émotions, d’ affects, de véritable intentionnalité, de conscience et en particulier de conscience du bien et du mal dont la plupart des philosophes ont fait la clef d’une ontologie humaine.

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE POSSEDE POURTANT CERTAINS ATTRIBUTS DU VIVANT

Le débat n’est pourtant pas tout à fait clos car l’ IA présente quelques analogies avec le vivant

En premier  lieu parce que les IA, semblent capables de disposer d’attributs que l’on pensait l’apanage de la vie animale et végétale, en particulier la capacité à l’apprentissage et à l’adaptation. La plupart des IA sont désormais capables de e-learning et d’amélioration constante de leurs capacités, au gré de leurs expériences.

En second lieu parce que l’essor de la biologie a amené à discerner certaines similitudes entre les systèmes qui animent le vivant et ceux qui animent les IA.. Norbert Wiener , l’un des fondateurs de la cybernétique écrivait déjà en  1948 dans Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine,  « L’homme et la machine sont tous deux des systèmes de traitement de l’information ». Dans les deux cas la notion de code et de programme est devenue l’un des enjeux centraux. Les codes génétiques, le programme de développement d’une cellule depuis l’embryon jusqu’à l’adulte ne sont pas sans analogie avec le codage des IA. Des similitudes se manifestent entre les réseaux neuronaux du vivant et les réseaux électroniques des IA . A cet égard la recherche dans le bio-computing semble avancer de manière extrêmement rapide.

L’ INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ABOUTISSEMENT DU VIVANT ?

En troisième lieu  par ce que la question d’un sens de l’évolution de la vie reste posée. Le darwinisme pourrait  aboutir à l’idée qu’à travers l évolution du vivant, l’intelligence ne cesse de progresser. Pour Peter Sloterdijk, l’un des précurseurs du transhumanisme, dans la chaine de la vie  l’homme a vocation à perfectionner sans cesse sa spécificité, a savoir l’usage et l’amélioration incessante de l’outil technique, sans limite. Curieusement cette vison coïncide en partie avec celle de deux philosophes chrétiens du  début du XX siècle, Pierre Teilhard de Chardin et Henri Bergson. Ils pensaient tous deux  la vie comme un élan vital vers l’intelligence. Teilhard de Chardin évoquait, un siècle avant apparition des IA, la gestation d’une «  Noosphère ». Il s’agissait pour lui d’une, sorte  de  de pensée planétaire produite par l’humanité, la technique, les réseaux, les sciences.

En ce sens les IA ne se constitueraient pas une incongruité en opposition au vivant mais plutôt un aboutissement de celui- ci.  En d’autres termes entre le minéral, le végétal et l’animal une nouvelle catégorie serait peut-être en train de prendre place qui ne s’ apparenterait  plus tout à fait à une simple technique humaine

DES SYTEMES SANS EXISTENCE PROPRE

Enfin le vivant comme  l’IA ont besoin d’énergie pour exister.  Leur existence est dissipative. Mais c est aussi en cela qu’apparait une opposition centrale. Les êtres vivants sont capables de puiser leur  énergie dans  leur milieu en s’en alimentant et en métabolisant. Cette lute pour y parvenir et pour survivre  est l’une des caractéristiques essentielle du vivant.

Comme l’écrivait déjà en 1966 Hans Jonas  dans Philosophie de la vie « La vie est marquée par la tension entre être et ne pas être. Elle est inquiète de sa propre fin. » A l’inverse l’IA, est au moins pour le moment, passive, dépendante d’un interrupteur qui détermine son alimentation en électricité, d’une ingénierie qui fait d’elle une simple machine. En 1980 déjà Humberto Maturana et Francisco Varela  dans  Théorie de l’autopoïèse rappelaient que « Les systèmes vivants sont des réseaux qui se produisent eux-mêmes : ils se créent et se maintiennent par leurs propres opérations. », ce qui n’est évidemment pas  le cas des IA.

L’INTELLLIGENCE ARTIFICIELLE SIMULACRE DU VIVANT

Alors, de ce débat il faut probablement conclure avec sagesse et bon sens que les IA ne sont pas véritablement une forme de vivant. Comme l’indiquait en 2001 Jean-Michel Besnier  dans Philosophie de la technique : « L’intelligence artificielle n’est pas vivante, mais elle agit comme un miroir qui trouble notre identité biologique ».

 Toutefois il faut aussi reconnaitre que l’émergence des IA nous oblige à repenser le vivant et à réfléchir  à l’IA en tant que notre propre création qu’il convient de maitriser. Déjà en 1981 Jean Baudrillard dans Simulacre et simulation  s’inquiétait  de la propension de nos sociétés à «   produire un fausse réalité à partir de mini-unités, de matrices, de banques de mémoire et de modèles de commande. ‘’ Pour lui le propre du simulacre n est mas simplement de masquer la réalité, c’est de la remplacer.

Il faudrait donc se garder que les IA  ne deviennent une sorte de simulacre du vivant et de l’humain. Il faudrait veiller ce que les IA se signalent en tant que telles. On doit empêcher qu’elles soient utilisées en  simulant être des interlocuteurs ou des rédacteurs humains. On ne doit pas permettre qu’elles remplacent des humains dans des taches où il est question de jugement et de morale. Il ne faut pas autoriser qu’on les programme pour simuler  l’ émotion.  Il faut éviter qu’elles engendrent une confusion croissante entre le réel et le virtuel. L’IA comme son  nom  l’indique n est pas  un être vivant, c’est un artifice. Il faut éviter qu’il en produise  lui-même un trop grand nombre.

RESUME INSTAGRAM

Dès  2005 Ray Kurzweil, chantre  du transhumanisme, écrivait « La frontière entre biologique et non biologique disparaîtra. Les machines seront aussi vivantes que nous. » Alors faut il prendre au sérieux cette assertion ?  

 Si l’IA étonne par ses performances, l’intuition première conduit à refuser toute assimilation au vivant. Les IA ne sont qu’un assemblage de codes et de composants, dépourvu de chair, de sensibilité, de reproduction biologique, d’affects.

Toutefois, le débat  ne se ferme pas pour autant. D’une part, les IA manifestent des capacités d’apprentissage et d’adaptation que l’ on pensait autrefois apanages des êtres vivants. D’autre part, la biologie et de la cybernétique ont mis en évidence des analogies entre les systèmes biologiques et les IA, qu’il s’agisse de codes ou de réseaux. Norbert Wiener , fondateur de la cybernétique écrivait déjà en 1948 « L’homme et la machine sont tous deux des systèmes de traitement de l’information. De plus, certaines conceptions de l’évolution, a l’instar du transhumanisme des philosophies de l’élan vital, interprètent le développement de l’intelligence comme une dynamique fondamentale du vivant. Les IA seraient un possible aboutissement de celui-ci.

L INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, SIMULACRE DU VIVANT

 En réalité , au delà de certaines similitudes entre vivant et IA une différence ontologique décisive subsiste. Le vivant se caractérise par sa capacité d’autoproduction, par un métabolisme autonome et par la lutte pour sa propre survie. L’IA, au contraire, reste dépendante de l’énergie, des programmes et des finalités que lui impose l’être humain. Elle ne possède ni inquiétude face à sa fin, ni pouvoir de se maintenir par ses seules opérations, ni émotions, ni intentionnalité, ni conscience morale.

Ainsi, l’IA ne saurait être considérée comme une forme du vivant. En revanche, son émergence nous contraint à repenser le vivant et  l’humain. Elle agit comme un miroir troublant notre identité et pose un enjeu éthique majeur : éviter qu’elle ne devienne un simulacre du vivant, qu’elle ne se substitue abusivement à l’humain dans les domaines du jugement, de la morale et de la relation.